Life report

Le jazz, un langage commun : discussion entre Arnaud Edel (Yuma) et Alban Darche

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Quand un jeune guitariste de jazz poursuit et concrétise la folle idée de monter et porter un octet, quoi de plus jouissif que de rencontrer et se faire aider par un pair qui à l’âge du jeune guitariste, il y a presque 15 ans, montait Le Gros Cube. Conversation aussi débridée que spontanée avec Arnaud Edel de l’octet Yuma et Alban Darche aux idiomes si proches…
Yuma est par ailleurs l’un des groupes de 360, notre accompagnement au long court des groupes de la Région. Ils bénéficient à ce titre d’un soutien de Trempolino, de l’Europa Jazz & du CRDJ.
Photos : Alexandre Machefel.

Comment s’est formé l’octet ?
Arnaud : On s’est tous rencontrés au Conservatoire, certains au Mans, d’autres à Angers. Mon prof de guitare au Mans était aussi prof à Angers et il m’a proposé plusieurs fois de venir faire des jam-sessions. Pour ma fin de cursus, j’ai présenté un projet de compositions. Je les avais déjà, je voulais les arranger et présenter le truc de manière un peu étoffée. J’ai sollicité une partie des gens qui jouent encore au sein de Yuma, et d’autres personnes sont venues par la suite. Mais l’idée de l’octet vient bien de là.

Et pourquoi avoir continué ?
C’eût été dommage d’arrêter là. Après la présentation en juin 2014 qui n’a duré que 30 minutes, on a investi un studio, La Fonderie au Mans, sans avoir trop joué. C’était un petit challenge. Pour moi, c’était une façon de lancer le projet. On a fait une date en février 2015 on a avancé un peu comme çà, avec des échéances, car il est très compliqué de tourner à huit musiciens.

Et le jazz, c’est un hasard ? Une volonté ?
Ma famille en écoutait beaucoup. Et puis, j’ai pris des cours de guitare au lycée, il se trouvait que mon prof était très axé jazz, c’est une musique qui m’a très vite parlé.

Pour en revenir, à Yuma, comment as-tu opéré le choix de l’instrumentarium ? Il est assez peu commun non ?
Oui, il est peu commun. Contrebasse/guitare/batterie vient du fait que l’on jouait déjà ensemble tous les trois. Disons que les instruments sont plutôt arrivés avec le choix des personnes. Le fait qu’il y ait cinq soufflants permet beaucoup de choses en termes d’écriture. J’avais pris quelques cours d’arrangements et j’avais écrit dans ce cadre une pièce pour cinq saxophones. C’est une continuité en somme.

Tu as quelques repères en termes de compositeurs ?
Oui, j’apprécie énormément Kenny Wheeler, Maria Schneider, John Cage, György Ligeti. J’écris aussi pour d’autres sans jouer, c’est une autre façon de travailler, je n’écris pas avec ma guitare mais j’écris les partitions. J’ai très envie de faire le lien entre le jazz et la musique contemporaine, composer en faisant cohabiter les deux univers.

Est-ce que la scène jazz du Mans avec Matthieu Donarier, Jean-Louis Pommier, et une structure comme l’Europa Jazz t’ont inspiré ?
Avec le Conservatoire, on a pu découvrir énormément de projets à l’Europa. Toutes ces découvertes ont ouvert notre champ d’inspiration, nous ont stimulés. J’ai eu la chance de suivre un masterclass avec Matthieu Donarier alors que je venais tout juste de composer ma première pièce. Je lui ai fait écouter, on l’a retravaillée, il m’a fait découvrir Kenny Wheeler, j’ai adoré ! Sa façon et ses propositions de réarrangement de ma composition m’ont vraiment marqué et plu, il m’a aussi donné un peu de confiance. Quant à Jean-Louis, je le connaissais déjà car j’étais en collocation avec sa fille. J’ai beaucoup écouté les disques de Yolk, le travail d’Alban, celui de Geoffroy Tamisier, le sien. J’ai vu Jean-Louis plusieurs fois en concert, il m’a conseillé des gens, m’a fait rencontrer des musiciens comme Geoffroy. Il y a vraiment cette simplicité dans le monde du jazz, contacter un musicien pour avoir un retour sur son propre travail, c’est super simple et naturel.

Ce travail à Trempolino avec Alban s’articule autour de quoi ?
J’avais très envie de travailler avec Alban l’ayant découvert sur les disques de Yolk. Je l’avais peu rencontré, la commande sur cette résidence a été assez claire, travailler l’arrangement. On a fait une première résidence en octobre sur la forme des morceaux, l’écriture, le jeu en live. Ce deuxième volet nous permet de peaufiner les arrangements pour pouvoir les enregistrer ensuite en vue d’une démo que l’on distribuera lors de notre concert à l’Europa Jazz le 3 mai prochain. Il y a aussi un volet pédagogique, dans le sens où, nous et notre ingé son, nous préparons à enregistrer un disque par la suite.

Alban, ton travail porte sur quoi ?
Alban : Cette intervention à Trempo est quelque chose de nouveau pour moi. On m’a appellé pour cela. Je donne des masterclass mais pas de façon régulière. Le contexte diffère dans le sens où ce n’est pas un one-shot, je suis d’assez près Yuma, j’interviens pour eux pour la seconde fois. Je propose un accompagnement double : l’accompagnement technique comme j’aurai fait avec des élèves, le phrasé, le jeu ensemble, le rythme par exemple, mais aussi l’accompagnement administratif ou structurant, l’environnement global, à quelles portes frapper, la gestion humaine de l’orchestre, la gestion des égos, la place du chef, l’argent…

Et artistiquement, comment considères-tu Yuma ?
Alban : L’ensemble joue la musique d’Arnaud qui est déjà très bien écrite et très bien orchestrée. Le matériau est déjà solide. On est entre le big band et la petite formation avec une forte couleur orchestrale. Pour tenir un octet, il y a toujours la forte volonté de chacun que le projet existe, la motivation individuelle pour faire exister le truc. Il y a une bonne équipe pour ce projet.

Quand tu avais l’âge d’Arnaud, c’était plus simple de monter un octet, trouver des dates, etc. ?
Alban : C’était plus simple, mais déjà pas simple, de moins en moins de concerts et des cachets en forte baisse. J’ai monté des orchestres tôt : Le Gros Cube en 2002, j’avais l’âge d’Arnaud. Il faut savoir qu’on se trouve dans un contexte bouché, personne ne veut programmer du jazz, c’est une catastrophe. Mais pour ce qui est des jeunes musiciens, il y a les dispositifs, qui ne résolvent rien parce qu’il y a peu d’opportunité de faire des concerts. Mais là où ils en sont, ils doivent foncer sur ces dispositifs pour les aider à exister mais en pensant à l’après. Il y a bien les aides des sociétés civiles, de l’État, de la Région, mais il faut monter en structuration. Qui dit structuration, dit emploi, des emplois aidés qui arrivent en fin d’aide, on pioche dans l’artistique pour payer les postes. C’est un non sens. Et finalement, ça ne dure pas.

Quels sont les conseils que tu donnes dans ce contexte ? Artiste et enseignant comme certains dans le groupe Yuma d’ailleurs ?
L’enseignement pose un double souci. D’une part, beaucoup le font par dépit et donc mal. D’autre part, c’est un secteur tout aussi bouché, surtout depuis la crise de l’intermittence en 2003. Les postes de professeur dans la fonction publique ne sont pas remplacés, ce sont des assistants qui remplacent les profs, il n’y a plus de concours dans certaines filières depuis des années. Alors, c’est compliqué. Pour ce qui est de Yuma, il faut qu’ils se structurent, qu’ils montent une asso, ce qu’ils ont fait, et avoir de l’argent sur le compte. Après chacun prend en charge des choses selon ses capacités pour le groupe, le graphisme, l’enregistrement, les concerts, etc.

On a évoqué le label Yolk que tu as cofondé, tu leur conseillerais de monter un label ?
Non, il faut toquer aux portes. Il existe encore quelques labels, quelques tourneurs, il faut les solliciter sans pour autant être sûrs de son coup. Malgré toutes les galères de faillites de nos distributeurs, Yolk continue parce qu’on a touché à un moment une aide exceptionnelle de l’État et de la Ville de Nantes, parce que le label est porté par des musiciens. Mais ce serait une vraie piste que Yuma rencontre les gens de Yolk pour appréhender aussi la réalité du disque.

Comment tu analyses leur façon de jouer, est-ce que leur jeu correspond à une génération ?
Alban : Le jazz a toujours évolué, il continue à évoluer. Les musiciens de Yuma jouent un peu à l’ancienne, ils ont fait des études de jazz, ils improvisent dans les idiomes du jazz avec des grilles et des formes issues de cette musique. Alors que d’autres comme les musiciens du collectif 1Name par exemple ne jouent pas du jazz dans ce sens-là. Ils appartiennent à la famille du jazz avec un fonctionnement assez rock. Je crois que d’une manière générale, beaucoup de musiciens suivent la filière jazz parce qu’ils ne savent pas trop quoi faire, ils veulent avoir un diplôme et se foutent un peu du contenu, c’est un peu comme la fac de socio. Au final, le jazz se « popise » et ce n’est pas toujours heureux. C’est assez convenu, et les groupes surfent sur une vague, une époque, et cela prend l’ascendant sur la création. L’hybridation du jazz est une chose saine, le jazz se nourrit de l’histoire, avec le temps qui avance, il est de plus en plus dense. Mais j’insiste sur les connaissances des musiciens du jazz qui donnent des armes, des idées, du vocabulaire, ceci fera que leurs créations, compositions seront extrêmement créatives et en mouvement. Pour ce qui est d’Arnaud, il est dans l’exploration, il a envie de tenter des trucs, il faut prendre le temps, se forger.

Vous pensez prolonger la collaboration ?
Arnaud : J’aimerais bien qu’Alban nous fasse ses retours au fur et à mesure de notre évolution.

Tu as eu Alban ces conseils par des pairs à son âge ?
On allait voir les anciens, Yannick Neveu notamment. Il nous a pris sous son aile, Geoffroy Tamisier, Baptiste Trotignon et moi-même. Il y avait une émulation collective, on s’est entraidé. On est allés au CNSM par la suite où on a appris des trucs comme l’orchestration, les arrangements, les liens avec la musique classique, le patrimoine.

Le jazz semble quand même une famille musicale, on peut appeler des gens pour avoir un retour sur son travail non ?
Arnaud : oui je pense. En fait, c’est mon prof de guitare au Conservatoire qui m’a poussé à appeler Matthieu Donarier. Et puis Jean-Louis Pommier m’a mis en lien avec Geoffroy Tamisier. C’est vrai que c’est simple.
Alban : Dans cette musique, tu peux jouer avec des gens qui ont plus d’expérience que toi, tu peux rencontrer des stars et jouer avec ces stars même en proposant des featurings. Et l’aspect patrimonial dans le jazz permet cela, des idiomes communs qui permettent de jouer avec des gens que tu ne connais pas. C’est enrichissant.

LE SITE DE YUMA

LE SITE D’ALBAN DARCHE

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