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Vipa : se lever le matin avec la foi

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Date unique en France pour ces trois membres fondateurs du collectif Debo ce 13 mars dernier à Trempo. Dans le cadre de HIP OPSESSION, en collaboration avec l’émission radio Global Movement. Mehdi, Trappa et Vipa, respectivement aux images, aux platines et au mic présentent la couleur du rap tunisien, un rap engagé et underground. Rencontre avec Vipa.

— par Cécile Arnoux

Quel est ton parcours dans le rap ?
Je fais du rap depuis petit. Mes deux frères, Trappa et Medhi, étant dans le mouvement hip-hop, j’ai grandi avec ça. Mon grand frère a passé huit ans à Chicago, entre 2000 et 2008, j’avais 10 ans quand il est parti. On a toujours correspondu, il s’est rapproché de collectifs américains et a lancé le label Trinity Entertainment. De mon côté, je faisais mes études et je bricolais musicalement. À son retour, on a développé nos collaborations, lui aux platines, moi au micro. On s’est acheté du matériel, on s’est équipé.

Comment tu considères le rap à cette période ?
À ce moment là, le rap est assez identitaire. Nous avons voulu apporter des choses différentes par rapport à ce rap finalement assez pesant. On a par exemple décidé de rigoler quelques secondes dans un morceau, de faire des blagues. Mais pas blaguer pour blaguer, plutôt proposer des blagues pour réfléchir, et apporter ainsi un peu de hauteur dans les textes. Peut-être que le séjour aux États-Unis de Trappa nous a mené dans cette direction, vers un rap alternatif. On n’est pas suiveurs d’une tendance qui existe, on veut sortir des clichés qui marquent le rap en général. On crée des sonorités nouvelles, on défend une réflexion derrière notre création. Et puis, il faut dire qu’à une période, j’ai été très médiatisé, j’ai tourné dans une série sitcom comme personne principal, et je suis resté moi-même. Le plan A pour moi c’est réunir des gens autour du collectif pour développer des projets. Ce n’est pas faire pour moi, c’est faire avec et pour tout le monde, pour la société, avoir un impact politique.

Comment est structuré le mouvement hip hop en Tunisie ? Il y a des labels, des collectifs, des salles ?
Il y a un mouvement, une scène musicale très médiatisée, et il y a une scène parallèle, et les deux fonctionnent. Il n’y a pas de labels, les collectifs produisent leur disque. Les radios ont un rôle important, elles commandent des morceaux aux artistes, mais c’est souvent assez dirigé, les artistes ne sont pas très autonomes, ils répondent à une commande. Nous, nous sommes libres, nous avons pendant un an parcouru le pays avec un sound-system, et proposé des open-mic un peu partout. L’idée c’est de rencontrer nos concitoyens, les amener à la réflexion, les amener à l’expression.

C’est l’ADN du collectif Debo que tu as monté avec d’autres ?
Oui, il y a des rappeurs, des DJ’s, des cadreurs, des graffeurs, des scénographes, des menuisiers. Oui j’ai bien dit des menuisiers, on a le sens de la récup’ et on aime la construction et la scénographie. Il y a aussi des vidéastes, on aime beaucoup l’image, le film. Nous sommes au minimum 70 personnes, le collectif est monté en association. La structure finance ses projets et refuse les financements d’organismes qui ne partagent pas ses principes. On reste fidèles à nous même. Nous finançons nos projets via des cotisations, des ventes de spectacle, des ventes de CD aussi bien dans la rue que via un internet. Le fait d’y croire me permet de me lever le matin. Mon daron me prépare mon sandwich le matin, je le mets dans un cellophane, je sors de chez moi il est 10h et je regarde ma montre il est 22h, et je suis en train de faire quelque chose parce que je vise quelque chose. Et c’est un sentiment que l’on partage au sein du collectif, que l’on transmet, cet engagement, cette croyance en ce que l’on fait.

Est-ce que tu as un lien artistique avec les musiques traditionnelles ?
Oui. Artistiquement, nous nous inspirons beaucoup du mezwed, genre de musique traditionnelle qui utilise la cornemuse, le darbouka et le bendir. Nous avons monté un projet avec des musiciens de musiques traditionnelles, des musiciens de jazz et des rappeurs. On a monté un répertoire, on a travaillé avec des rappeurs français comme 3è Œil ou Demi Portion dans le cadre de la dernière Fête de la Musique. Leur approche était très intéressante,

Dans les textes, y-a-t-il des points de convergence entre rap et musique traditionnelle ?
Le mezwed a longtemps été la musique underground tunisienne, une musique interdite. Les textes parlaient des gens qui sortaient de prison, des gens maltraités, des textes politiques, sociaux. Avec le temps, le mezwed est devenu commercial, folklorique, le message s’est édulcoré, on y parle beaucoup d’amour. Dans la nouvelle génération, ces récits de choses vécues se retrouvent uniquement dans le rap désormais. Et pour moi, c’est l’énergie que tu dégages qui importe, cette énergie doit traduire une croyance en soi et une fidélité, une droiture. Si tu y crois, le public te croit. C’est avec les racines qu’on doit passer les idées.

Comment organises-tu tes ateliers ou workshops ?
C’est un axe fort de notre collectif, on fait tout nous-même. On le fait surtout sous forme d’open-mic et de street show que l’on mène ce travail. Nous avons l’an passé parcouru le pays en caravane pour organiser ça. Tout se fait sur le tas, tout est spontané. Nous avons mis ça en place dans des quartiers défavorisés, dans des campagnes reculées où tu ne trouves même pas un robinet d’eau. Suite à cette expérience, je me suis posé beaucoup de questions, et j’essaie de représenter ces gens. Il m’est arrivé de ne jamais parler musique, mais juste de discuter avec eux. Et pour moi, c’était quand même un workshop, il y avait transmission de eux à moi et de moi à eux sur d’autres choses que la musique. On a pu évoquer les traditions, les dialectes et je leur ai bien dis de conserver ces dialectes, de les faire vivre encore, y compris dans le rap.

Comment vous retrouvez-vous programmé sur le festival HIP OPSESSION et pour quelles raisons selon toi ?
L’équipe de Global Movement a eu l’album, et nous a contactés. Ça s’est fait directement, nous n’avons pas de manager ni booker. Ça nous fait vraiment plaisir parce qu’on sait de grands artistes sont passés ici, c’est une reconnaissance pour nous. Et puis, il y a une large place laissée au break-dance et on apprécie beaucoup cette discipline. Je pense qu’ils ont aimé l’énergie du disque, l’énergie des morceaux, et je crois qu’on a notre place. Je connais le festival sans y être venu, je connais aussi Buzz Booster. Je m’intéresse au hip hop français, je suis de près ce qui se passe, les projets, les programmations. On a joué l’an passé à Paris à la Maison de Tunisie, devant un public majoritairement tunisien. Cette fois-ci, ce sera différent pour nous, et très excitant. Nous allons jouer à 3 avec un VJ, il passe des vidéos live par rapport à l’énergie sur scène, à mes propos. Et Trappa est le DJ, il est par ailleurs le président du collectif Debo. Debo signifie « dépôt » en arabe.

Vous jouez après un film (Fleurs du Bitume) qui évoque la place de la femme et le hip hop comme vecteur d’expression de cette place. Quel est ton point de vue sur la place de la femme en Tunisie ?
En Tunisie, il y a le ministère de la Femme. Pour moi c’est un complexe, il n’y a pas de Ministère de l’homme. Il ne faut pas appuyer sur les oppositions. La femme a sa place en Tunisie, elle est intégrée dans la société, il n’y a pas de différence entre homme et femme.

Tu dis que tu suis le hip hop français, comment le perçois-tu et quels sont les artistes qui t’intéressent en ce moment ?
Je l’ai écouté plus que maintenant, les grands classiques, IAM, NTM, La Brigade, Saïan Supa Crew, X Men, Busta Flex, Psy4 de la Rime, Fonky Family. Il y a eu des carrières solos intéressantes pour certains membres de ces groupes après les split des groupes, d’autres beaucoup moins, j’ai suivi un peu ça, les développements individuels post groupes. J’apprécie beaucoup le travail de Féfé, ex-Saïan, il a gardé une ligne, il n’est pas rentré dans le business. Dans la nouvelle génération, j’aime beaucoup Nemir, Demi Portion et beaucoup d’autres. Mais je dois dire que je suis très intéressé par le rap belge, il y a quelque chose d’assez inventif. Un des tous meilleurs exemples est Scylla, il participe d’ailleurs cette année à HIP OPSESSION. Je suis aussi de près le rappeur italien Salmo, il est vraiment différent dans son approche. J’écoute aussi beaucoup l’Américain Lil Dicky, l’Allemand Samy Deluxe, tout ce que produit le collectif anglais High Focus.

Cela vous arrive d’être un peu « conseillers » pour des structures ou des festivals en Tunisie et donc de partager cette connaissance du hip hop international ?
On essaie d’établir une connexion avec des collectifs étrangers et de toujours inviter des artistes étrangers en Tunisie. On invite par exemple en mai prochain une belle surprise pour un festival qui s’appelle Block Party qu’on organise avec deux autres collectifs, Upper Underground et FRD&Friends.

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