Fondé pendant le confinement par un sound designer et une ancienne professeur de...
Le 2 septembre 2020 — par Trempo
Pensée comme “un pont entre Nantes et Tunis”, la résidence Al Walima الوليمة a réuni Naajet, DJ et productrice nantaise de house et hardgroove, et Jihed Khemiri alias Pan-J, musicien et producteur tunisien de house et electro. Pendant dix jours, les deux artistes ont partagé savoir-faire et visions de la musique pour créer ensemble, en studio à Trempo. Interview croisée quelques jours avant leur performance live.
Naajet : J’étais très curieuse de voir comment Jihed travaille, parce que de tout ce que j’avais vu via les réseaux sociaux, j’avais l’impression que c’était un producteur très accompli. Je me suis donc dit que ça pouvait être cool d’apprendre de lui avec cette collaboration.
Pan-J : On a fait connaissance seulement ici à Nantes et je trouve que la connexion a été très fluide, à la fois personnellement et musicalement. On a mis notre ego de côté et cela nous a permis de nous suivre sur la façon de travailler et d’avancer ensemble sur la composition et la création
Pan-J : On s’est rapidement mis d’accord sur une direction artistique. On a mis notre ego de côté et cela nous a permis de nous suivre sur la façon de travailler et d’avancer ensemble sur la composition et la création.
Naajet : On a fait un pas vers l’autre en faisant évoluer notre manière de fonctionner. Jihed est plus “live”, alors que moi, absolument pas ! Je produis très différemment de lui. On a trouvé un pont entre nos deux manières de faire, pour qu’on soit plus à l’aise tous les deux…. Dès le début, on s’est mis à produire. Pour les deux premiers morceaux, on a fonctionné avec les habitudes de Jihed, puis sur les deux suivants, plutôt à ma façon. C’est un peu différent maintenant que les morceaux sont quasi finis : les journées ne sont plus les mêmes qu’au début où on partait de rien. Là, il faut plutôt finir les morceaux, les mixer et préparer le live de vendredi.
C’était l’occasion de me rendre compte qu’on ne trouve pas l’inspiration ou qu’on ne construit pas de la même manière, qu’on n’ajoute pas des éléments de la même façon…
Pan-J : Généralement, je produis dans le but de jouer “live” donc ce ne sont pas nécessairement des morceaux qui doivent être structurés. Je laisse toujours de l’espace pour l’improvisation et l’interprétation. Pour notre process de création avec Naajet, on s’est dit qu’on allait finalement partir sur des morceaux plus “aboutis”. Ce qui nous a emmenés dans ce dialogue, ce va-et-vient entre nos manières de procéder pour créer. Et petit à petit, je pense qu’on s’est vite habitués à se laisser de l’espace.
Naajet : De mon côté, c’était la première fois que je collaborais en production avec quelqu’un. C’était l’occasion de me rendre compte qu’on ne trouve pas l’inspiration ou qu’on ne construit pas de la même manière, qu’on n’ajoute pas des éléments de la même façon… Moi par exemple, je ne suis pas du tout musicienne, uniquement productrice. Alors que Jihed est instrumentiste et joue très bien du piano, entre autres ! Ça m’a amené à une autre dimension, dont je n’ai pas l’habitude. Moi je vais davantage samplerou faire du bricolage pour avoir des mélodies. C’est clairement un avantage d’avoir quelqu’un qui sait jouer d’un instrument !
Naajet : C’était très libre : on ne s’est pas trop fixé d’objectifs. On s’est quand même envoyé des playlists d’inspiration avant de se rencontrer. Tout le reste s’est fait au feeling, ça a donné cinq morceaux.
Pan-J : Moi j’espère juste que ces morceaux seront diffusés publiquement après. Je pense qu’on va travailler là-dessus après la résidence…
Naajet : Oui, c’est encore une autre étape que de finaliser les morceaux vraiment parfaitement. Si on veut les sortir sur des labels ou en indépendant par exemple, ce sont aussi des choses à réfléchir. Et c’est pas mal de travail à voir après la résidence en effet !
La résidence ouvre parfois des horizons ou peut amener des déblocages
Pan-J : Pour moi, être en résidence, c’est être totalement consacré à faire ce que tu aimes ou ce que tu veux faire. Je ne pense pas que ça change spécialement notre manière de faire, mais la résidence ouvre parfois des horizons ou peut amener des déblocages. Moi par exemple, j’ai du mal à créer des morceaux. En général, je me lance plutôt dans des jams (ndlr. des improvisations) et de là, j’extrais mes compositions. Lorsque je produis d’autres genres musicaux, j’accorde plus de temps à la réflexion et la construction des morceaux. Vendredi, je vais également jouer avec le projet OBOS (ndlr. One Band One Sound avec Vipa), dont j’ai composé toute la musique de l’album. Là c’est un autre process. C’est une manière de créer qui est totalement différente de ce que je fais en musique électronique. Mais ce que j’ai appris de Naajet, c’est sa façon de structurer sa musique ou sa composition en même temps qu’elle compose. J’avais du mal à faire ça avant.
Naajet : De mon côté, cette résidence était aussi un challenge (au-delà de produire avec quelqu’un que je ne connaissais pas), car les temps que j’accorde à la production sont relativement courts. Je ne fais jamais de journées entières, je m’accorde souvent deux/trois heures dans l’après-midi, sur plusieurs jours. Là, avoir une journée complète de 10h à 17h consacrée à la production… C’est quand même quelque chose que j’ai beaucoup appréhendé ! Est-ce que j’allais réussir à rester focus autant de temps ? Finalement, ça s’est très bien passé, mais c’était quelque chose qui diffère beaucoup de ma manière de travailler en solo. Encore une fois, j’ai l’impression qu’on a fait un pont entre nos deux fonctionnements. Moi, je vais beaucoup plus créer en faisant des boucles de type refrain/couplet qui fonctionnent. Une fois que ça marche et que les deux boucles se répondent bien, je fais toute ma structure. Et je fais vraiment des structures qui sont tournées vers le club, pour que ça soit joué par les DJ, c’est une des choses que j’ai transmise à Jihed. Étant moi-même DJ, je réfléchis beaucoup comme ça, c’est sûr !

Naajet : Moi oui parce que c’est aussi pour ça que j’ai commencé la musique. J’ai d’ailleurs commencé par mixer, la production est venue après. Mais cette influence de la danse se retrouve beaucoup dans mon travail, autant dans mes productions que dans mes mix DJ. Disons que tout ce que je joue, et quasiment tout ce que je produis (sauf si ce sont des morceaux “ambient”), va avoir pour objectif de me faire danser et de faire danser les gens. J’avoue que c’est un peu ma DA ! Cependant, je ne pourrais pas dire pourquoi je choisis tel élément, ou pourquoi je trouve que ça va faire danser… C’est plus un feeling. Je ferme les yeux et je pense aux gens de la compagnie de danse avec laquelle je travaille pour voir si je les imagine danser dessus.
Pan-J : Pour moi, c’est vraiment différent de ce que je fais pour la danse. Par exemple, les créations que j’ai composées pour la danse étaient plutôt expérimentales ou “ambient”. Ce que je fais en solo est totalement différent, jusqu’à maintenant !
Naajet : C’est encore en discussion actuellement… Contrairement à Jihed, je n’ai jamais fait de live. Ce n’était donc pas envisageable pour moi de me lancer pour la première fois là-dedans. Notre but est de créer ce pont entre un DJ set et un set hybride en B2B (ndlr. à deux). On va jouer sur les platines les cinq morceaux finalisés et Jihed va ajouter des éléments live, en direct. Le B2B en DJ set est une forme de collaboration pour deux personnes qui ne se connaissent pas, et entre des univers musicaux différents. On s’est un peu entraînés à jouer ensemble, mais ça va être une surprise !
Pan-J : Il y aura un peu d’impro de ma part au clavier sur ce qu’on a déjà préparé, et on va continuer à mixer le reste du temps car on a trois heures au total. Je pense qu’il y aura aussi une part de surprise pour nous et pour le public parce que là, on essaye encore de se découvrir avec nos inspirations et nos univers musicaux. Je pense que les B2B ont généralement un rapport plus fort à l’instant T et à l’improvisation.

Ça me permet d’avoir accès à la dynamique culturelle du lieu. Etre ici, c’est un peu différent de ce que j’ai vécu sur d’autres résidences. Il y a vraiment un accès à beaucoup d’équipements qui facilitent le travail, qui ouvrent de nouveaux horizons de création
Pan-J : Ça me permet d’avoir accès à la dynamique culturelle du lieu. Etre ici, c’est un peu différent de ce que j’ai vécu sur d’autres résidences. Il y a vraiment un accès à beaucoup d’équipements qui facilitent le travail, qui ouvrent de nouveaux horizons de création. Cette rencontre avec une artiste que je ne connaissais pas me permet d’avoir accès à sa manière de produire ou de réfléchir à la création musicale. Même sans discuter, j’apprends juste en créant et en étant attentif à l’autre. On s’est bien amusés à créer en tout cas et on était vraiment à la découverte de l’autre.
Naajet : En tant que productrice, je n’avais jamais fait de résidence. Et je me considère plutôt comme une “jeune” productrice car ça doit faire peut-être sept/huit ans que je produis. Ça commence à faire un moment mais ça met tellement de temps avant qu’on soit suffisamment bons dans la production… ça ne fait pas quinze ans non plus ! Par ailleurs, en tant que femme dans le milieu de la musique électronique, j’ai un peu l’impression que le fait d’avoir eu une résidence est une sorte de validation de mon travail, et que j’ai ma place comme productrice dans ce milieu. En travaillant avec Jihed, je me suis rendue compte que je n’étais pas complètement à la ramasse et que je savais un minimum ce que je faisais finalement ! Mine de rien, ça m’a aussi rassurée sur mes compétences. En bref, j’en tire une chouette rencontre, cinq tracks trop cool, et je me dis que je peux clairement continuer dans cette voie : je suis faite pour ça et c’est trop bien !
Pan-J : Je ne pense pas que tu avais besoin de ça (ndlr. pour valider son travail) …
Naajet : Oui mais c’est très difficile de ne pas avoir ce syndrome de l’imposteur tout le temps en tant que femme. Je trouve que ça m’a permis de le dépasser un peu donc c’est chouette !

Photos et vidéos : Margaux Martin’s
À l’occasion de la saison Méditerranée 2026, Trempo et le Voyage à Nantes ont imaginé une résidence musicale et culinaire. Elle a réuni deux producteur·rices de musique électronique – Naajet (Nantes), Pan-J (Tunis) et trois chefs : Slim Douiri (Tunis), Charles et Tristan Bernabé (Les Cadets, Nantes) – Ils ont partagé leurs créations avec le public à Nantes en juillet.
En partenariat avec Le Voyage à Nantes, Conservatoire de Nantes et la radio nantaise Prun’. Avec le soutien de l’Institut français et le programme Elyssa.