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Interview

Séverine Morfin : « L’improvisation, c’est de la composition instantanée »

Le 9 octobre 2026 — par Trempo

Altiste, improvisatrice et compositrice, Séverine Morfin dirige la compagnie gArden. Dans son parcours, improvisation et écriture se répondent, constituant son identité artistique et construisant sa légitimité. Fin août 2026, elle a encadré Plages improvisées, stage d'improvisation en mixité choisie. Elle nous partage sa vision libératrice de la pratique musicale, et quelques ressources.

Quel est ton parcours et quelles ont été les rencontres déterminantes pour toi ?

J’ai une formation au conservatoire en musique classique et contemporaine, mais j’avais envie d’inventer. Je suis allée vers les musiques improvisées, le jazz. Il y a toute une tradition du violon jazz (Grappelli, Ponty, l’école de Didier Lockwood…) mais je suis à l’alto : il fallait se frayer un chemin. L’improvisation libre m’a libérée et fait gagner un temps phénoménal. Ma rencontre avec Joëlle Léandre, contrebassiste, figure de proue de la musique contemporaine et du free jazz, a été importante.

Dans les années 70, elle est partie à Chicago travailler avec des musiciens – notamment Morton Feldman et John Cage. C’était une époque où le discours autour du free jazz était extrêmement politique : il s’agissait de se libérer des codes du jazz, et elle était une des rares femmes contrebassistes. À son retour, elle a transmis sa fougue, son invitation à déconstruire les choses et à s’inventer soi-même. Je l’ai rencontrée par le biais de workshops lorsque j’étais une jeune étudiante en pleine recherche et elle est devenue une de mes mentors. Je me sens très chanceuse de l’avoir rencontrée à ce moment-là de ma vie puis d’avoir joué dans son tentet Can You Hear Me ? Cette improvisation non idiomatique, c’est-à-dire non reliée à un style musical, m’a mise en position d’aller vers d’autres musicien·nes avec ma propre palette sonore.

 

En 2017, j’ai monté ma compagnie, gArden : mon jardin d’expérimentation, du nom également de l’album solo de Cecil Taylor, pianiste au jeu très radical. J’y mêle écriture et improvisation, et j’y rencontre aussi d’autres arts tels que les arts plastiques, la poésie, la danse, et d’autres disciplines comme la recherche en biologie ou philosophie… Petit à petit, j’ai trouvé ma voix musicale et politique aussi, pour me situer dans le paysage créatif contemporain.

Tu es compositrice et improvisatrice, comment les deux pratiques communiquent-elles ?

Je dirais que j’ai appris à écrire en improvisant et en ayant une pratique d’orchestre symphonique depuis mes 8 ans. Encore aujourd’hui, je joue dans différents ensembles, la place de l’alto est au centre de l’écriture, c’est très formateur. L’improvisation, c’est de la composition instantanée. Assez naturellement, je me suis mise à écrire la musique, et je me suis rendue compte que je savais le faire. C’est une envie qui a toujours été présente mais lorsqu’on est adolescente, devenir compositrice n’est pas si simple : on manque de représentations en tant que musicienne. Après plusieurs tentatives, j’y suis arrivée par un détour, comme souvent. Aujourd’hui, l’écriture et l’improvisation cohabitent dans ma pratique.

Quelles sont les situations qui ont compliqué le fait de prendre pleinement ta place ?

En tant que femme musicienne et porteuse de projet, j’ai mis beaucoup plus de temps que je ne l’aurais voulu. Dès l’âge de 12 ans, j’avais déjà cette envie de composer. Et mon parcours a été semé d’embûches tant au conservatoire que dans les institutions, où l’on nous cantonne souvent à l’endroit où l’on nous imagine. Cela demande une énergie folle de continuer à s’inventer, de s’imaginer ailleurs, de continuer d’y croire.

Il m’a fallu du temps pour constituer des équipes qui soient dans le respect de ce travail. Aujourd’hui, une branche de ma compagnie est dédiée à la mixité choisie avec un axe éco-féministe assumé, comme le groupe Simone avec la bassoniste Sophie Bernado et la guitariste Tatiana Paris.

Nous avons constitué ensemble un laboratoire pour expérimenter comment on crée aujourd’hui quand on est une femme, comment on dirige un groupe. Nous cherchons à créer nos propres références et nos manières de faire. Petit à petit, j’ai trouvé ma manière de mener les projets avec un autre rapport à la virtuosité, à l’écoute, au dialogue horizontal, entourée de musiciens et de musiciennes volontaires pour expérimenter ces modes de collaboration.

Il y a-t-il des ressources qui t’ont permis de conscientiser ton parcours ?

La recherche féministe me nourrit beaucoup. Il existe aujourd’hui toute une littérature, des conférences, des podcasts – produits par des chercheuses, sociologues, journalistes. Ces études nous permettent aussi de nous appuyer sur des données face aux collègues qui sont dans une forme de déni ou de contestation. Je suis aussi adhérente de réseaux  comme Futurs composés qui s’engagent sur ce sujet, cela donne beaucoup de force. Car les réactions sont parfois : j’ai pu entendre dire  que j’avais gagné des concours « parce qu’il fallait bien des femmes » ; de la même manière pour les subventions.

Les podcasts ont également révolutionné l’accès au savoir, tout le monde n’a pas une formation universitaire. C’est ce qui circule le mieux entre nous, et cela crée un dialogue entre générations. Nous avons tellement besoin de sororité ! Ces outils permettent aussi de faire prendre conscience à des hommes pleins de bonne volonté à quel point c’est systémique.

Quel est l’apport des cercles en mixité choisie ?

La mixité choisie crée très vite un contexte d’expérimentation où l’on se sent en confiance et où l’on ose prendre des risques. Pendant le stage, personne ne s’est coupé la parole, il n’y a eu aucun conflit. Une de mes consignes a été de dire : « Aucun commentaire négatif ». Il y avait une écoute, une bienveillance, un non-jugement, avec la possibilité pour chacune de prendre sa place quel que soit son âge, son niveau ou son instrument. La harpiste de 16 ans, non amplifiée, nous a dit que pour la première fois, elle était dans un groupe où elle n’avait pas à batailler pour se faire entendre.

Dès la première journée, les participantes ont franchi de nombreux caps. Progressivement, je les ai amenées du quintet au solo. C’est pour moi un rite initiatique : prendre son instrument devant une assemblée et composer en direct. Le deuxième jour, avec une chanteuse et une poétesse, nous avons mis des poèmes en musique, c’était très beau.

Je souhaitais leur donner une boîte à outils fournie et une conscience de leur potentiel musical. Car la création se travaille, s’apprend, se transmet, qu’on lise la musique ou que l’on fasse tout à l’oreille. Cette approche permet de désacraliser et de rendre accessible ce geste.

Nous avons aussi travaillé des techniques pour détourner son instrument à partir d’aluminium, de gommes, de pinces à linge, de baguettes chinoises… Notre instrument est un médium, il ne faut rien s’interdire pour développer sa propre identité sonore. J’ai gardé en mémoire le sourire de Marie-Claire à la basse, quand elle a commencé à taper dessus avec sa mailloche d’un air de dire « Oh my god, le son est trop bien ! ».

Quel rapport as-tu à cet enjeu de transmission ?

Je suis prof d’alto depuis mes 16 ans. J’ai enseigné en école de musique, au conservatoire, et je fais des interventions et médiations avec la Philharmonie de Paris sur le projet Démos, depuis 15 ans, auprès de publics dits empêchés. Cela fait partie de ma pratique et c’est important pour moi de la faire circuler : on m’a beaucoup donné, j’ai eu la chance d’en profiter et je suis heureuse de transmettre tout ce savoir.

Le stage s’est terminé par une jam rassemblant les participantes des trois promotions. Quel est l’intérêt pour toi de ce final ?

Cela devient un tremplin : c’est le début de quelque chose plutôt qu’une fin. C’était très joyeux, nous étions 21 musiciennes et j’ai proposé comme règle du jeu de créer des quartettes où venait qui voulait, avec ce système : j’ose entrer puis j’ose sortir. Nous avons fini par une impro collective très puissante, et nous avons toutes pris beaucoup de plaisir.

Ce type de rassemblement permet aussi de rencontrer des musiciennes avec qui poursuivre. Les anciennes ont proposé aux nouvelles de rejoindre les jams qu’elles organisent régulièrement et leur outil de communication. Il n’y a pas de secret magique : pour monter des groupes, il faut connaître des gens. Isolée, on est moins forte ; à plusieurs, on trouve des plans pour répéter, des conseils sur le matériel, des plans pour jouer. Tout découle de cette mise en lien. C’est une grande chance que les anciennes viennent chercher les nouvelles à peine sorties du stage.


Le top 10 des « refs » de Séverine Morfin :


Propos et rédaction : Julie Haméon

 

Plages improvisées est un stage gratuit de trois jours pour les musiciennes amatrices du département (femmes ou minorités de genre) qui veulent découvrir la pratique de l’improvisation.

Il est organisé par Mixt, l’Association culturelle de l’été et Trempo dans le cadre du festival Les Rendez-vous de l’Erdre. La 3e édition s’est déroulée du 26 au 28 août 2026.

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